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France | L’identité professionnelle de chercheur académique : seule identité possible pour les étudiants au doctorat?

26 mai 2017 Universitaire

Une nouvelle étude qualitative décrit la nature dysfonctionnelle de la dimension de transition du doctorat entre les statuts d’étudiants et ceux de chercheurs académiques, dans le secteur des sciences dites «dures».

L’auteur, Jean-Yves Ottmann, dégage dans cet article publié dans la revue Initio (No.6, printemps 2017) trois blocages identifiés dans un organisme public de recherche français quant à cette transition.

Un contexte en évolution

À l’origine, rappelle l’auteur, le doctorat est par définition une «transition entre le statut d’étudiant et celui de chercheur». Dans ce contexte, la transition est vue comme une période où l’individu se trouve dans une situation de socialisation le conduisant vers une nouvelle identité.

À peu près toutes les disciplines académiques présentent un doctorat. Les modalités sont toutefois variables d’une discipline à une autre en ce qui concerne la dimension de transition du cursus : son déroulement, sa réussite et son utilité.

Dans le cas des sciences «dures», en France, les changements contextuels présents ont des effets notables sur sa dimension de transition professionnelle. En premier lieu, on se rend compte que les doctorants sont «bien plus nombreux que les postes académiques disponibles», ce qui fait en sorte que les doctorants se retrouvent en quelque sorte coincés.

La méthodologie

La recherche menée par Ottman est de type ethnographique. Son terrain de recherche est constitué d’un organisme de recherche public français (lié aux sciences «de la nature» ou «dures»). Entre 1300 et 1500 doctorants, toutes disciplines confondues, sont présents dans les laboratoires de cet organisme. Plus spécifiquement, quatre de ces laboratoires ont été sélectionnés.

La recherche qui a une visée compréhensive repose sur des entretiens semi-directifs réalisés auprès de membres variés de l’organisation. Parmi les personnes interrogées, 14 doctorants, post-doctorants et stagiaires constituent le cœur du matériau. À ces entretiens s’ajoutent 19 autres réalisés auprès des «encadrants» afin de mettre en perspective la première série d’entretien. Finalement, neuf autres entretiens ont été conduits auprès de personnes offrant une vision plus institutionnelle de la situation (quatre responsables RH, quatre médecins du travail et un infirmier du travail).

À ces entretiens, s’ajoute une démarche d’observation participante. De 8 à 10 jours sont passés dans chaque laboratoire. Les données recueillies servent avant tout à mettre en contexte et en perspective les entretiens.

Les blocages : de l’aveuglement volontaire au cynisme

Au regard des données qu’il a recueillies, Ottman identifie trois types de blocages.

Le faible nombre de postes permanents qui peut rendre la transition «impossible».

La recherche confirme le constat observé dans la littérature soit que le doctorat ne fait pas office de transition entre études et métiers de la recherche. Pour plusieurs diplômés, les post-doctorats s’enchainent. Cela va parfois jusqu’à cinq. Autrefois, après un, voire deux post-doctorats, un poste de chercheur s’ouvrait. Ce n’est plus le cas.

L’oublie de toute transition vers une identité professionnelle autre que celle de chercheur académique.

Chez de nombreux doctorants, on constate l’adoption d’une stratégie de défense. Ils ne se confrontent pas à leur avenir. Ils ne mettent donc pas en place de stratégies pour se sortir de la transition. Plusieurs mécaniques peuvent être mises en place. Parmi eux, l’aveuglement, parfois un peu volontaire. Il y a également la focalisation sur l’aspect scientifique au détriment de l’aspect employabilité.

Le développement d’un mécanisme de défense contreproductif de «déni»

Le troisième blocage apparaît généralement lorsque les deux premiers sont devenus intenables. Les doctorants sombrent alors dans le cynisme ou le fatalisme. On parle beaucoup des thésards comme étant de la «chair à canon» dont les laboratoires ont absolument besoin pour que soit accompli le travail. Pourtant, les doctorants faisant part de ces idées tendent à poursuivre leur engagement corps et âme.

Les conclusions et recommandations

Ottman, au terme de sa recherche, avance que la transition est moins impossible que déniée et oubliée par les doctorants. Cela dit, pour l’auteur, la situation observée ne devrait pas être vue comme une fatalité. En effets, les doctorants développent de nombreuses compétences transversales et valorisables.

Pour sortir de la situation actuelle, il serait souhaitable «d’accompagner les doctorants dans la construction d’une identité professionnelle de “docteur” qui ne soit pas nécessairement une identité professionnelle de “chercheur académique”». Pour que ce repositionnement se produise bel et bien, affirme l’auteur, il est nécessaire que soient impliqués les encadrants et directeurs de thèse. On ne peut blâmer que le manque de reconnaissance des compétences développées par le secteur privé.

L’auteur termine en rappelant que les doctorants eux-mêmes ont leur part de responsabilité. Le mécanisme observé actuellement, le déni, est particulièrement contreproductif par rapport à leur situation. Les doctorants doivent s’approprier leur parcours doctoral. Il ne faudrait cependant pas les laisser seuls dans leurs actions. Sans une approche où les divers acteurs (individuels et institutionnels) s’engagent à changer d’approche, ce sont les doctorants qui risquent de payer le gros prix.

 

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